Le spectacle débute avec ce corps debout, enroulé des pieds à la tête dans le manuscrit perdu des Cent vingt journées de Sodome: une souple masse de muscles fins, dont la tête pulse au rythme de la musique de Laurent Garnier, corps momifié malgré lui dans un suaire/ Manuscrit bande Velpeau/ chrysalyde dont il se libère péniblement et par à-coups. La musique de Garnier est sombre, évidente et effrayante comme la pulsion.
Ce n'est pas un papillon solaire qui émerge de ce linceul placentaire beige et noir, mais une femme aux jambes solides, crinière brune relevée, lèvres rouges, teint blanc, oeil noirci par le khôl. Au fond, dans une grande cage cinq êtres humains vêtus de camisoles font le cochon pendu. Vision de cauchemar (corps en semi appesanteur, livrés à quoi? cage concentrationnaire? cuisses et blancheur des chairs, qui évoquent quel déchaînement orgiaque? camisole de déraison, où le corps et l'esprit sont sans repères, suspendus dans le vide?)? Ou bien vision de cour de récréation.
Le ton est donné: voici un spectacle théâtral, qui joue, commedia del arte et "théâtre des corps", pour reprendre les mots de Pietragalla, autant qu'il danse et se joue de la danse. Un spectacle de couleurs ( satin et corsets rouges, carmin, bleus de cobalt) et de noir et beige (les camisoles ou les corps nus) où tout se mélange, les techniques de référence de la danse et les mouvements comme épileptiques ou en transe des corps des danseurs; les icônes sonores (Laurent Garnier et la musique baroque, même Purcell ("let me, let me live again.."), sans oublier la voix de Delon, vieux Don Juan au timbre de Commandeur, qui récite si bien les paroles de Sade); les tableaux mobiles entre jeu et cruauté, répit et reprise des corps-à-corps, comme autant d'épuisements de thèmes, de figures, de désirs et de positions, dans une succession bien sadienne.
"Les dogmes absurdes, les mystères effrayants, les cérémonies monstrueuses, la morale impossible de cette dégoûtante religion": la religion christique ou républicaine figure bien ici, en machine de mort grotesque et inconsciente à elle-même. Julien Derouault fait un Christ sur la Croix ou un Marat assassiné fragiles et érotiques à la fois. La naîveté des danseurs- tueurs surpris de leur propre emballement pulsionnel fait merveille: la pensée surgit des corps, quand l'étonnement fait suite à la jubilation du plaisir d'être, qui se danse. Je suis donc je pense. Et je ris. Le plaisir des acteurs-danseurs et leur sain exhibitionnisme nous emporte: ils jouent aux théâtreux, ils jouent à l'habillage et aux déshabillage mutuel, en saint-simoniens du sexe et de la scène, ou bien est-ce une vaste pantalonnade? Ils chantent même, comme des casseroles éperdues. Ils y prennent un plaisir évident: nous aussi.
Et il s'agit de danse, ici. Ceci est un spectacle maîtrisé, pour peu que je puisse en juger. La danse est un art où la maîtrise du corps, exigence de base, devient terrain d'une libération. Magnifiques corps de danseurs. Le corps comme lieu de la performance ET de l'émotion esthétique.
A VOIR!!!!!!!!!!!!
